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Premiers chapitres de Pantherheart

pantherheart maeva catalano

PROLOGUE

Angel Cœur de Lion

J’aurais dû le sentir venir. Depuis plusieurs jours, je ne suis en sécurité nulle part. J’ai bêtement cru que ce serait différent. Que je pourrais leur échapper !
Ils débarquent avec la force d’un char d’assaut, et la rapidité des forces spéciales. Ils entourent le bâtiment comme un essaim d’abeilles et nous sommes vite pris en étau. Nous ne sommes plus qu’un château en siège par des chevaliers belliqueux et armés jusqu’aux dents.
Les sentinelles.
Les soldats – ma famille – nous encerclent, leurs intentions transpirant clairement de leurs mines déterminées. J’observe leurs sourcils froncés, ainsi que les veines gonflées à leurs tempes et leurs cous. Ils suent tous la rage et la haine. Personne n’a intérêt à se mettre en travers de leur chemin.
Ils abattront quiconque tentera de les empêcher de rejoindre leur but, de toucher ce qu’ils viennent chercher.
Moi.
Les sentinelles se tiennent à l’autre bout du couloir.
Ils évaluent rapidement et d’un coup d’œil la distance qui sépare nos deux côtés. Nos deux camps. L’espoir et la fraternité d’un côté, la colère et le sang de l’autre.
À l’autre bout du couloir, avec les sentinelles, une seule chose m’attend.
La mort.

***

Nael Luckin

On transperce ma carotide.
Regardant Angel au loin, je tombe, genoux pliés.
Le son de mon crâne sur le sol a quelque chose de définitif.

 

​ Chapitre 1

J’apprends une très très mauvaise nouvelle…

 

Angel Cœur de Lion

J’ouvre les yeux et les referme aussitôt, des lumières dansant sous mes paupières. J’ai un horrible mal à la tête et une vague impression qu’un troupeau de chevaux galopants s’est installé dans mon crâne. Me redressant avec maladresse sur les coudes, je tente d’entrouvrir plus de deux secondes d’affilée les yeux pour pouvoir observer un tant soit peu ce qui m’entoure.
Tout est désespérément blanc. Je baisse les yeux pour m’assurer que je ne porte pas une camisole. Après tout ce que j’ai vécu des derniers jours, ça ne m’étonnerait pas de me retrouver en asile psychiatrique.
Je retiens un hoquet de surprise.

Une blouse d’hôpital. Je porte une blouse d’hôpital ! Paniquée, je décide de scruter avec attention ma chambre d’emprisonnement, ignorant les vertiges qui me prennent.
Tapissée d’un papier peint de couleur unie et sentant fortement les médicaments, la pièce est plongée dans un silence angoissant. Seul un bip agaçant se fait entendre. Je tourne la tête vers de multiples machines. Je comprends qu’il s’agit des battements de mon cœur. Des battements réguliers, mais apeurés.
Une porte coulisse pour faire entrer un homme d’une quarantaine d’années. Il doit sûrement être un médecin à en juger par sa blouse désespérément blanche.
Une lueur fauve se cache derrière ses lunettes rondes. Le médecin hausse un sourcil en voyant que je lui rends son regard appuyé.
Je comprends que je ne suis pas censée être réveillée. L’homme avance vers moi, brandissant son blog-notes comme un bouclier. Si son calepin est un moyen de défense, alors le stylo qu’il tient doit à coup sûr servir d’arme.

Je remarque enfin le petit insigne. Sous son badge qui annonce un certain Tom Frog, se glisse un « S » sinueux comme un serpent. La lettre reptilienne s’enroule autour d’une faux menaçante.
Je frémis. C’est le symbole des hommes qui s’en sont pris à Nael et moi. Je sursaute, mais l’homme ne semble pas s’en apercevoir.

Nael.

Je me mets à tourner la tête dans tous les sens. M’agiter fera peut-être apparaître le vampire derrière un des bouquets de fleurs qui se trouvent à mon chevet.
Nael. Je dois retrouver Nael.
L’homme émet un mouvement de recul alors que je me redresse avec peine. Je grimace et remue les épaules, espérant m’octroyer un peu plus de confort. Je parveins par miracle à bouger mes genoux qui me font affreusement souffrir.
La fameux Tom m’observe avec attention et son expression me laisse comprendre que j’ai tout d’un monstre. Il a dû m’administrer une dose puissante de sédatif auquel un éléphant n’aurait pas résisté.

Je le sens à mes jambes ankylosées. D’un coup sec et plus violent dont je ne me serais cru capable, j’arrache les fils qui me rentrent dans les narines, la poitrine et les bras.
Les machines s’affolent puis se taisent subitement, comme si je venais de rendre l’âme. Pivotant avec la grâce d’un phoque échoué, je pends mes jambes dans le vide qui sépare mon lit du sol. Je tends la pointe des pieds difficilement.

C’est comme si je n’avais pas marché depuis des mois. La douleur est frappante et le sol, glacé. Je suis surprise qu’un de mes orteils ne tombe pas au contact du carrelage gelé.
S’en est trop pour Tom, qui grogne et sort une seringue de sa poche. Il se dirige vers moi et les mots « qui êtes-vous ? » restent coincés au fond de ma gorge.
Ne me souciant plus du tiraillement de mes rotules et du sol qui semble s’écrouler à chacun de mes pas, je jette par terre ce qui ressemble à un plateau-repas.
Docteur Frog est aspergé de gelée verte et peste en essuyant ses lunettes souillées. Profitant de l’ouverture, je cours et bouscule l’homme à l’insigne de mort.
L’hôpital est un vrai labyrinthe. Les murs et sorties paraissent se mouvoir à mesure que je tourne sur moi-même. Une porte s’efface et en fait apparaître une autre avant de se fondre dans l’obscurité à son tour. Mes talons nus claquent durement contre le sol froid.

Que le ciel soit loué, j’ai obtenu une robe complète et non ces espèces de blouses qui s’attachent dans le haut du dos et laissent à qui veut bien le voir, la joie d’admirer votre arrière-train.
Le couloir est totalement désert. Toutes les portes sont fermées à clef. On se croirait dans un film d’horreur ou un de ces horribles cauchemars où l’adrénaline vous pousse à massacrer les poignées de porte. Ces mauvais rêves où vous sentez bien que le méchant va arriver d’une minute à l’autre. Vous entendez même sa tronçonneuse au loin, mais vos jambes ne vous portent plus.
Je vais m’affaisser. Mes cuisses me brûlent et mon esprit s’embrume à vitesse grand V. Le couloir tangue déjà. Les portes se dédoublent et je dois m’accouder à un charriot pour ne pas tomber. La sueur coule de mon front jusqu’à la naissance de mon torse. Des gouttes glacées parcourent mon échine. Je commence à douter quant à l’hypothèse du sédatif. C’est différent. Plus fort. De la drogue ? Une certitude grandit en moi.

On ne voulait pas que je me réveille.

J’aperçois enfin une femme au bout de ce qui me semble être le septième chemin que je prends. Je n’en sais rien. Je n’arrive même plus à compter.
Mon souffle s’entrecoupe, mes poumons faiblissent. Je n’ai pas le temps de tendre le bras vers la femme qu’elle se retourne. Je réprime un hoquet d’horreur en surprenant le « S » sur sa poitrine.
Mon cœur bât la chamade et un goût de bile m’emplie la bouche. J’ai l’impression de courir alors que je fais du surplace. La femme fronce les sourcils et appuie sur ce qui ressemble à un talkie-walkie.

Mais quelle est donc cette clinique de malheur ? Les médecins normaux ont un biper, pas un téléphone digne de l’armée !
Une sirène commence à hurler. Quand je parle d’une sirène, c’est au sens littéral du terme. Seul le chant d’une femme-poisson a ce pouvoir de vous torturer. Je plaque mes mains contre mes oreilles et m’enfuis en courant.
C’est comme essayer de courir sur une patinoire. Mes pieds glissent, comme si on avait lancé de l’huile sur le sol du bâtiment. Je manque par deux fois de tomber en arrière et reprends mon souffle à un tournant. Je discerne enfin deux hommes habillés trait pour trait comme au lycée.
Tout droit sortis d’un film commando, deux colosses apparaissent dans mon champ de vision. Casquette, lunettes et costumes noirs, ils ont l’attirail complet. Un « S » et une faux blanche sont brodés sur leurs poitrines.

C’est avec un mi-couinement, mi-glapissement que je rebrousse chemin sans me retourner, craignant de voir les deux hommes me suivre à la trace. J’entends cependant l’un aboyer à l’autre de m’attraper.
Avec une vitesse inattendue, je reprends peu à peu consistance et un éclair de génie me traverse soudainement. J’appelle avec maladresse l’ascenseur. J’inspire un grand coup et compte sur le peu d’avance que j’ai pris sur les deux géants. Avec un peu de chance, ces espèces de tueurs à gages croiront que j’ai pris à gauche après le charriot de femme de ménage alors que j’ai plutôt bifurqué à droite…
Les portes s’ouvrent aussitôt et me précipitant, j’appuie sur tous les boutons pour ressortir tout aussi vite. Je prends alors les escaliers, priant pour que les deux colosses me croient dans l’ascenseur.

J’entends la porte claquer quelques marches derrière moi. Ils sont à mes trousses. Refoulant des larmes brûlantes, je puise dans le peu d’énergie qui me reste pour gravir les marches. Escalader l’Everest aurait été plus facile !
Les pas résonnent derrière moi, incessants, et les souffles irrités des deux hommes également. Je m’étonne qu’ils ne m’aient pas encore saisi la jambe et traîné dans le sens inverse. Je les imagine cogner ma tête contre chaque marche, ce qui aurait aussitôt fait de m’achever. Ce ne serait peut-être pas plus mal, car la douleur cuisante dans mes poumons surpasse maintenant le domaine de l’insupportable.

Une porte se dessine enfin au dernier étage et je me demande alors comment diable j’ai pu parvenir jusque-là. Je me découvre un mental de combattante. Avec un sourire amer, je réalise qu’il ne me servira pas à grand-chose si je me fais attraper.
Je manque d’être emportée par le vent soufflant sur le toit de l’hôpital. Les bourrasques ne facilitent pas ma progression. Dégageant tant bien que mal les mèches rousses qui me barrent le visage et se coincent dans ma bouche, j’approche le bord du toit.

Je fais une pauvre constatation. La seule façon de m’enfuir est de sauter jusqu’à l’immeuble d’à côté. Et ce toit se trouve à plusieurs mètres. Je suis fichue. Je ne possède ni les toiles de Spider-Man, le super-héros préféré de mon frère, ni le pouvoir de voler.
Je réprime un sanglot, mes doigts de pieds frétillants sous le précipice qui s’ouvre devant moi. Je me crispe et me retourne en sentant un regard lourd posé dans mon dos.
Pas un regard : deux revolvers.

— Ne bouge pas ! crie un des deux colosses et son regard se fait plus menaçant derrière l’arme qu’il pointe vers moi.

Mes talons sont à présent dans le vide. Oscillant entre l’air et la terre ferme, je suis à deux doigts de tomber. Un seul coup de vent et il en est fini d’Angel Roxane Alana Cœur de Lion.

Je ne leur laisserai pas la joie de m’avoir. Pas comme ça.
Je lance un dernier regard aux hommes en noir.

L’un cille légèrement et raffermie la prise sur son revolver. L’autre déglutie presque imperceptiblement.

Je souris, un de ces sourires de défi dont seul Nael a le secret et, ouvrant les bras pour mieux m’imprégner de la brise revigorante ; je bascule dans le vide.

 

La suite dans le deuxième tome de Angelheart, Pantherheart