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Chapitre 4 de P.S. I Still Hate You

PS I STILL HATE YOU titre couleur

Miguel Angel Silvestre Love GIF by Mediaset España

(Re)lire le chapitre 1, chapitre 2 et chapitre 3.

« This is why we can’t have nice things Darling, because you break them, I had to take them away.  This is why we can’t have nice things Honey, did you think I wouldn’t hear all the things you said about me ? » – This is Why We Can’t Have Nice Things, Taylor Swift.

 

L’air chaud et moite me chatouille le visage lorsque j’entre dans la salle de bain. Qu’on soit clairs, je n’ai pas pour habitude de me glisser dans la pièce quand mon frère se douche. Là, tout de suite, j’ai tout de même besoin de me rafraîchir un peu avant de filer au cabinet juridique. Nos parents ont déjà déserté la maison, ce qui vaut mieux pour moi. Il ne manquerait plus que j’arrive toute décoiffée et alors , ça serait une véritable catastrophe. Que je découche, c’est une chose. Si j’arrive à me rendre présentable, j’arriverai sans doute à sauver les meubles et par la même occasion, ma peau. Ma mère accorde beaucoup d’importance aux apparences. J’ai tout intérêt à me mettre sur mon 31.

— Et on dit que c’est moi la princesse qui prend tout son temps le matin, hein ?

Luz ne répond pas. L’eau s’arrête soudainement. J’essuie la buée sur le miroir d’un revers de la main et fouille dans nos tiroirs afin d’y trouver ma crème pour le contour des yeux et mon mascara. Avec toute cette humidité, il me va falloir un miracle pour ne pas avoir l’air d’un cadavre. À la lecture du testament d’une morte, ça serait quand même ironique. Je grogne en me rinçant le visage avant d’appliquer quoi que ce soit sur ma peau. Du coin de l’œil, je discerne du mouvement derrière moi. Le bras de mon jumeau s’extirpe du rideau de douche et cherche une serviette à tâtons. Je soupire et lui tends.

— J’espère que je n’ai pas interrompu ta douche matinale avec Maritza. Si vous étiez en train de faire des cochonneries, dis-moi le, Luz. Que je parte en vomissant maintenant.

La musique qui émane toujours de son portable m’empêche d’apprécier pleinement son soupir d’exaspération. Je jette un œil à son téléphone sur le rebord du lavabo. Fleetwood Mac. Tiens, c’est nouveau. Luz n’est pas très old school, d’habitude. C’est un groupe de légende, je ne peux pas le nier, mais quand je pense à des artistes britanniques, j’imagine plutôt Coffee First. C’est mon groupe préféré depuis la fin du lycée et j’ai traîné mon frère les voir à chaque tournée. On s’est d’ailleurs rapprochées avec sa petite amie grâce à leur musique. Je commence à appliquer mon mascara, bouche entrouverte. Il paraît que faire le poisson aide à ne pas cligner des yeux.

Un détail me chiffonne. L’interface du lecteur est différente. La coque du téléphone n’est pas la même non plus. 

— T’as changé de tel ? je ris du nez. Je savais pas que la banque payait si bien.

— Non, je traîne le même depuis plus d’un an, me répond une voix beaucoup plus grave que celle à laquelle je m’attendais.

Le rideau de douche se tire d’un coup sec. Dans le miroir encore partiellement embué, je vois apparaître un torse et une serviette nouée autour de la taille. Je reste bouche bée alors que la brosse de mon mascara dérape vers mon sourcil. Bravo, petit poisson.

Mierda. Luca. Pas mon Luca. Pas Luz. Lui. L’autre. L’étranger. 

Je me retourne de stupeur en laissant échapper un cri. « Glapir » serait sans doute un terme plus approprié. L’homme dans la douche, ma douche, me toise avec intérêt et j’en suis sûre, avec amusement. La prise autour de sa serviette est forte et son regard sur moi se fait insistant. Il me force à relever la tête. Pourquoi je le fixe, d’abord ? Parce qu’il est à moitié nu dans ma salle de bain, joder* ! Je me détourne une nouvelle fois en jurant. Je fixe le mur et dois me faire violence pour ne pas le regarder dans le miroir. C’est plus fort que moi. Je sens l’énervement remonter le long de mon échine jusqu’à picoter les cheveux à la base de ma nuque. Je sers les poings pour ne pas lui sauter au visage.

— Qu’est-ce que tu fous là, putain ?

— Je prenais… une douche ? Je pourrais te retourner la question.

Son ton est faussement hésitant, comme s’il était perdu. Aussi perturbé que moi. Mais j’entends, j’entends à sa voix qu’il n’en est rien. Il se fout de moi et il se délecte de mon embarras. Soudainement, il est proche, bien trop proche de moi. Son bras frôle presque le mien lorsqu’il tend la main vers son téléphone. Alors qu’il interrompt la musique, je fais volte-face. Grossière erreur. Je me retrouve quasi nez à nez avec lui. 

Les pupilles de Luca dansent alors que son regard cherche le mien. Je me recroqueville presque, désirant mettre de l’espace entre nous. C’est impossible. J’étouffe. La buée et la chaleur de la douche m’oppressent. Je détaille les fines rides au coin de ses yeux rieurs. De si près, il ne me paraît pas si vieux. Il pourrait même m’être sympathique s’il voulait bien ravaler son petit sourire satisfait. Je cherche un moyen de m’échapper, mais rien ne me vient. Je pourrais peut-être le tuer avec sa tondeuse posée sur le rebord du lavabo. Un coup derrière les oreilles. Couic. Plus de problème.

Seul son semblant de barbe me confirme son âge. Rares sont les hommes de ma génération à se raser de cette manière. Son torse dessiné est également parsemé de poils. J’y décèle deux tatouages fins : une demi-lune en dessous de sa clavicule gauche et une rose vers la droite. Sa toison se transforme en ligne sinueuse, menant plus bas… Non. Stop. Son petit air hautain me force à le pousser pour qu’il s’écarte. Deuxième erreur. Ma paume rencontre son buste mouillé et ma main glisse. Tout en faisant un pas en arrière, Luca intercepte mon poignet, ce qui m’empêche de m’affaler de tout mon long sur lui. Je me dégage rapidement, comme si son contact m’avait brûlée. Les jointures de sa main agrippant toujours sa serviette deviennent blanches.

— Tu vas te décider à sortir pour que je m’habille ou je vais devoir te jeter dehors, Luisa ? il s’impatiente enfin.

Quel culot. 

— De quel droit tu me donnes des ordres chez moi, espèce de…

Rien ne me vient. Je sèche. Depuis la première fois en vingt-cinq ans d’existence, je suis à court d’insultes. C’est bien ma veine. Luca détecte mon désarroi et décide d’appuyer encore un petit peu plus sur mes dernières défenses. Je vais péter un câble.

— Espèce de ?

— … petit…

— Petit ?

—…vieux, je tente de me corriger.

— Vieux ?

— … pervers, je finis entre mes dents.

Il secoue la tête et baisse la tête pour rire dans sa barbe. Sa réaction me désarçonne. Je plante mes ongles dans mes paumes pour m’empêcher d’exploser.

— « Espèce de petit vieux pervers », sérieusement niña* ? Je te pensais plus imaginative.

Gamine ? Gamine ? Pour qui se prend-il ? Son ton paternaliste me fait vriller. J’ouvre la bouche pour lui dire ses quatre vérités quand une voix se fait entendre de l’autre côté de la porte. C’est mon frère : 

— Luisa, grouille-toi. J’sais pas où est tío Chico mais on doit se manier. On va être en retard.

Les pas s’éloignent rapidement. Le sourire de Luca s’étire. Il penche la tête sur le côté et m’indique la porte d’un coup de menton : 

— Tu as entendu ton frère.

— Ne crois pas t’en tirer aussi facilement.

— Luisa, ôte-moi d’un doute… J’étais tranquillement en train de me doucher quand tu es entrée dans la salle de bain sans y être invitée. Tu es toujours plantée là alors que je t’ai déjà demandé de sortir afin que je puisse me couvrir. Entre nous deux, c’est qui la perverse ?

Il arque un sourcil, certain que je ne trouverais rien à répliquer. Qu’est-ce que je pourrais dire, de toute façon ? Je suis coincée. Avec regret, je m’avoue vaincue. Il a peut-être gagné la bataille, mais pas la guerre. Je ne sais pas encore comment je vais pouvoir me venger de sa façon de me parler, mais ça viendra. D’un pas décidé, je me dirige vers la sortie. Je manque d’arracher la poignée. Il ne va pas m’avoir. Je ne vais pas porter le chapeau. Ce n’est pas ma faute. Pas dans ma propre maison. Qui ne ferme pas la salle de bain à clef derrière lui, de toute façon ?

— Et verrouille la putain de porte la prochaine fois !

séparateur rose

Nous sommes tous assis en rang d’oignons dans le bureau exigu de l’avocat. Ma mère me fixe d’une drôle de manière. Je me demande si c’est à cause de mon visage à moitié maquillé. L’air de rien, je m’efforce d’effacer une nouvelle fois les restes de mascara sur mon sourcil droit. Personne ne doit savoir ce qui s’est passé ce matin. Non seulement ça serait un affront à ma dignité, un coup à mon égo, mais il ne manquerait plus que mes parents s’imaginent des choses. J’ai autre chose à faire que de me lancer au cou d’un parfait inconnu qui a le double de mon âge. C’est plutôt le genre de mon amie Penelope, ça. Heureusement pour moi, le rendez-vous est expéditif, car mes parents ont déjà signé la plupart des papiers. Ensuite, le processus de succession ne dépendra plus de nous, mais d’un tribunal. Il va nous falloir quelques mois avant que les biens de Nonna nous appartiennent vraiment.

Tout cela me met mal à l’aise. Je ne tiens pas en place. Ma mère caresse nerveusement la main de mon père. Je suis assise à côté de mon frère et je m’efforce de faire comme si Luca n’existait pas. Il est à sa place, en retrait. Je ne sais toujours pas ce qu’il fout là, comme s’il faisait partie de la famille. Jaime serait bien plus légitime, mais on l’a laissé chez la voisine. Ce n’est qu’un gosse après tout, et il a encore le temps avant d’entendre parler d’héritage et de paperasse. L’homme de loi se racle la gorge avant de nous lire les derniers détails de la succession de Nonna.

— La défunte, madame Rosa Maria Álvarez, lègue la majorité de ses économies à ses amis de longue date : monsieur Diego Ernesto Carillo et son épouse, madame Carmen Angela Carillo, née Jimenez. Une partie sera directement placée sur un compte réservé à monsieur Jaime Rosendo Carillo. Il pourra utiliser l’argent à sa majorité. Il pourra bénéficier de la somme déposée comme bon lui semble, même si le vœu de la défunte était de participer à ses frais de scolarité universitaire.

Mes parents opinent, visiblement peu surpris. Ils étaient présents à la signature du testament de Nonna. Ma grand-mère adoptive a toujours été prévoyante. Elle ne roulait peut-être pas sur l’or, mais ce qu’elle a mis de côté permettra sans doute à ma famille de retomber un minimum sur ses pattes, une fois les importants droits de succession payés. Vive l’Amérique. L’avocat reprend la parole :

— La voiture de madame Álvarez revient à mademoiselle Maria-Luisa Carmen Carillo.

J’esquisse un petit sourire ému, alors Luz me presse la main. Cette bagnole ne vaut rien, mais pourtant elle est inestimable à mes yeux. Il faudra sans doute que j’emprunte la voiture de mon frère encore quelques jours avant de pouvoir utiliser cette épave, mais je suis heureuse que Nonna ait pensé à moi. Une voiture, c’est l’indépendance. Peu importe si l’indépendance est un vieux tacot qui crache plus que les poumons d’un fumeur à l’article de la mort. 

— Quelques semaines avant son décès, la défunte nous a fait parvenir une lettre, adressée à l’un d’entre vous. Veuillez m’excuser, mais le cabinet n’a pas réussi à déchiffrer le nom sur l’enveloppe. La lettre est bien évidemment toujours scellée.

Il fait glisser le petit écrin de papier sur son bureau. Je m’en empare, pressée de la découvrir. Avec affection, j’y reconnais l’écriture si particulière de Nonna. C’est bête, je ne pensais pas revoir ses pattes de mouches de si tôt. Quand un proche disparaît, il emporte tout avec lui. Son rire, sa voix, son parfum et le reflet du soleil dans ses pupilles. Avec le temps, tout s’efface, à commencer par le son de sa voix, l’encre de ses mots dans les albums de famille et le secret de ses recettes de cuisine si parfaites.  

Je me demande combien de temps Nonna a tenu cette enveloppe entre ses doigts. À qui elle est destinée. Je discerne la première lettre, un L élégant, suivi de boucles mystérieuses. Je n’arrive qu’à lire le A qui termine le prénom inscrit sur la missive. Il est trop tôt pour dire si la lettre est adressée à mon frère ou à moi. Je la glisse dans mon sac à main, me promettant de ne l’ouvrir qu’au moment opportun. 

— Pour terminer, la maison de madame Álvarez, en accord avec monsieur et madame Carillo, revient à monsieur Luca…

Je serre les poings, écœurée. Ce type se barre vingt-cinq ans et Nonna lui lègue sa maison ? La baraque où j’ai presque grandi ? Où sont enfermés tous les souvenirs de mon enfance ? Je ne peux pas y croire. C’est sans compter la phrase de l’avocat qui prend un tournant inespéré :

—… Diego Carillo, dit « Luz », et sa sœur, mademoiselle Maria-Luisa Carmen Carillo.

Personne ne dit rien. Je tourne la tête vers mon jumeau alors qu’il m’imite. On hésite entre rire et pleurer. Une maison, à nous ? Nonna nous a réellement laissé sa maison ? Il faut que je me pince, ce n’est pas réel. Je ne suis pas la seule. Nos parents n’étaient visiblement pas au courant. Ils se retournent vers Luca, désolés. Voilà, ma grand-mère m’a fourni ma vengeance sur un plateau d’argent. Qu’est-ce que tu vas faire maintenant, Álvarez ? L’intéressé se racle la gorge. Il n’a pas l’air furieux, ça me déçoit presque. Il est juste… surpris. On dirait qu’il est confus, embêté d’avoir perdu son temps.

— Vous êtes sûr qu’il n’y a rien au nom de Luca Alberto Álvarez ? Ou juste Álvarez ?

— Non, désolé monsieur Álvarez, lui rétorque l’avocat.

— Je ne… comprends pas.

— Fallait peut-être pas faire le mort pendant vingt piges, je grommelle.

J’ai parlé doucement, mais visiblement pas assez pour échapper aux oreilles supersoniques de ma mère. Elle me décoche un regard à faire faner les fleurs. Je baise les yeux par instinct de survie. J’ai une grande gueule, mais je sais aussi quand la boucler. 

— Je ne sais pas quoi vous dire, monsieur Álvarez. Je vois dans le dossier de la défunte que vous avez donné votre accord pour ne pas figurer sur le testament.

— Oui, mais c’était il y a des années, avant que… Les choses ont changé il y a peu et je croyais que… Merde. Putain.

— Je ne peux rien vous dire de plus, vous m’en voyez sincèrement navré.

— Elle m’a demandé de venir. Elle m’a appelé quelques jours avant de mourir, comme si elle le sentait. On ne s’était pas parlé depuis… Elle m’a demandé de rentrer. Elle m’a dit de venir aujourd’hui.

Je ne suis même pas d’humeur à lui faire la misère. L’ami de mon père a l’air sincèrement pris au dépourvu. Luca semble étudier chaque possibilité, chaque secret que Nonna aurait pu garder. Je peux presque voir les rouages s’activer dans son cerveau. Le rendez-vous se termine sur cette note, après quelques formalités. 

Mes parents discutent avec mon frère et j’observe Luca partir, sans un bruit. Son expression pensive pourrait me faire de la peine. J’entends Luz chahuter avec mon père à propos de la voiture et de la maison. Rien de méchant. Mon jumeau a juste hâte de se réjouir avec Maritza alors que mes parents lui conseillent d’attendre que tout soit réglé officiellement. 

Luca s’est détaché du groupe, telle une ombre. Il se dirige vers sa voiture et prend les voiles. Sans sourire, sans adieu. Il est reparti comme il est venu. Bon vent ? Son passage chez nous fut bref, c’est le moins que l’on puisse dire. Je suis certaine de ne plus jamais entendre parler de lui. Ce n’est pas ce qu’il fait de mieux après tout ? Se barrer et réapparaître deux décennies plus tard ? Son expression alors qu’il prend le volant me laisse penser le contraire. Il croise mon regard. Son visage reste impassible.

Une partie de moi compatit. L’autre se réjouit de ce retournement de situation. La famille, ce n’est pas que les liens de sang. C’est être présent au fil des années, dans la maladie et la vieillesse. C’est ce qu’ont fait mes parents pour Rosa, pas Luca. Il ne mérite pas la maison. Ça serait mentir de dire que la décision de ma grand-mère adoptive m’attriste. Rien ne me fera changer d’avis sur lui, pas même son expression meurtrie au moment de démarrer sa voiture. 

J’irai sûrement en enfer. Au moins, j’aurai chaud en hiver.

* « This is why we can’t have nice things Darling, because you break them, I had to take them away. This is why we can’t have nice things Honey, did you think I wouldn’t hear all the things you said about me ? » : « Voilà pourquoi on ne peut pas avoir de jolies choses, chéri. Tu les casses alors j’ai dû te les enlever. Voilà pourquoi on ne peut pas avoir de jolies choses, chéri. Pensais-tu vraiment que je n’entendrais pas ce que tu dis sur moi ? »

« Joder » : Putain !

« niña » : Petite, gamine.

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